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"Oui, le bonheur est proche du
malheur"
Soura 94 Versets 5/6, Koran (Trad.
Moutet, Payot 1963)
Comme
l'indique son nom, les objectifs de la Fondation COEUR
sont centrés sur la notion de responsabilité
de l'Europe. C'est ce qui fait son originalité
: il ne s'agit pas d'un nouvel organisme s'ajoutant
à tous ceux qui travaillent sur la construction
de l'Europe, son organisation, ses structures. COEUR
veut concentrer son action sur les domaines nombreux
et essentiels où l'Europe peut apporter une contribution
à l'étude et, éventuellement, à
la solution des problèmes concernant d'autres
parties du monde ou les relations entre elles.
Pour
jouer un rôle aussi ambitieux, l'Europe dispose
de réels atouts. Le principal est probablement
sa diversité. Contrairement aux prévisions
pessimistes de ceux qui annonçaient l'uniformisation
de l'Europe "à l'américaine",
il apparaît clairement que les progrès
réalisés dans la construction européenne
n'atténuent pas les différences essentielles
qui persistent et peut-être même s'accroissent
sur le plan culturel.
Il
est de bon ton, dans les discours politiques dominicaux,
de faire référence à une déclaration
de Jean Monnet selon laquelle, "si c'était
à refaire, il faudrait commencer par la culture!"
. Il est établi que Jean Monnet n'a jamais prononcé
une telle formule qui ne lui ressemble pas et qui aurait
été parfaitement incongrue au moment ou
le Plan Schuman a été proposé,
en 1949, moins de cinq ans après la fin de la
guerre ! Autant l'approche par le charbon et l'acier,
les armes de la guerre, était pleine de substance,
autant le choix de la culture n'aurait eu aucun sens.
Il
n'est pas surprenant que les progrès de la construction
européenne s'accompagnent de l'expression renouvelée
des diversités nationales. Abandonnant une parcelle
de leur souveraineté, d'un côté,
il est naturel que les nations souhaitent, par ailleurs,
réaffirmer leur personnalité.
L'Europe
est ainsi la seule grande aire culturelle qui ne tende
pas à l'uniformisation. C'est ce qui lui donne
une vocation à apporter une contribution originale
dans un certain nombre de crises qui affectent différents
points de la planète.
La
variété et l'ampleur des expériences
nationales des pays européens leur donnent des
références pour analyser la plupart des
situations qui peuvent se présenter, pour suggérer
des solutions et, surtout, pour adopter une attitude
psychologique correspondant aux réactions et
aux susceptibilités humaines.
L'absence
d'une approche globalisante et d'une pensée commune,
qu'il faut préserver, peut donner à une
intervention européenne un aspect non traumatisant
pour les peuples qui en sont l'objet. Il n'est que de
songer à certaines actions motivées par
une inspiration ultrasimpliste et tendant à répandre
des principes ou des méthodes efficaces dans
leur pays d'origine mais inadaptés ailleurs pour
imaginer ce que la diversité peut apporter.
Quelles
que soient les erreurs ou les fautes commises par plusieurs
pays européens au cours de l'Histoire, et à
cause même de ces errements qui ont été
reconnus et corrigés, une approche européenne
peut aujourd'hui apparaître comme colorée
d'ouverture d'esprit et d'humanisme.
Au
surplus, la présence d'intellectuels de haut
niveau d'origine européenne dans diverses parties
du monde, notamment aux Etats-Unis, peut introduire
une liaison utile et, parfois, une influence sur l'évolution
de la pensée .
Quelques
exemples montrent certains des champs d'application
possibles des principes précédents.
Le
plus évident, et, probablement le plus important,
concerne les relations entre le monde occidental et
les pays islamiques. Les événements du
11 septembre 2001 ont provoqué aux Etats-Unis
une réaction vigoureuse, totalement justifiée,
avec une politique déterminée approuvée
par une très large majorité de l'opinion
qui a retrouvé son enthousiasme de la dernière
guerre mondiale. Quelles que soient les précautions
verbales prises, par exemple par le président
américain, il était inévitable
que l'opinion dans les pays musulmans, sollicitée
par les dirigeants terroristes, se considérât
agressée. Une anecdote récente, parmi
d'autres, le montre bien: un jeune Marocain, parfaitement
pacifique et habitué à travailler dans
une activité touristique avec des étrangers
déclarait : "depuis le 11 septembre, nous
n'avons plus d'Américains, c'est normal, nous
sommes en guerre avec eux !.. ". Ayant eu un enfant
le mois précédent, il lui avait donné
le prénom d'Ussama ! ...
On
peut imaginer aisément ce que peuvent être
les attitudes dans des pays moins calmes ou dans des
milieux plus troubles ! Le nombre des Etats concernés
est considérable, la défiance risque de
croître au fur et à mesure que la lutte
contre le terrorisme se développera, stimulée
constamment par les agitateurs et alimentée par
la misère et l'envie. Ainsi se maintiendra et
s'étendra un terrain toujours fertile pour les
entreprises de déstabilisation et où pourront
renaître les instruments de révolte détruits
à grands frais par les armées de l'Occident.
Cependant,
se perdent dans les sables de l'indifférence
les appels à la sagesse lancés périodiquement,
de part et d'autre, moins souvent à vrai dire
du côté islamique. Le monde risque ainsi
de devoir vivre d'une manière durable sous la
menace permanente de troubles soudains mettant en péril
la sécurité des personnes et des biens.
La seule réponse à cette menace réside,
à l'évidence, dans l'instauration d'un
véritable dialogue. Ce n'est certes pas chose
facile : plus d'une réunion consacrée
à ce sujet a commencé par l'affirmation
de la nécessité du dialogue pour se terminer
par le constat désabusé de l'incompatibilité
des civilisations.
L'Europe
peut apporter ici une contribution décisive.
Plusieurs pays européens continuent d'avoir des
relations spéciales avec divers pays musulmans,
même s'ils coopèrent avec les Etats-Unis
dans la lutte contre le terrorisme. Leur voix, adaptée
à la mentalité de leurs interlocuteurs,
a des chances d'être entendue.
De
plus, il existe chez certains pays membres de l'Union
Européenne d'importantes communautés musulmanes
(Maghrébins en France, Turcs en Allemagne, Asiatiques
au Royaume-Uni) qui ont avec les populations locales,
en dépit de tensions inévitables, dans
le détail de la vie quotidienne, des relations
fondamentalement bonnes, au point que la sécurité
des quartiers difficiles est parfois assurée
par des associations mixtes et que les efforts de rapprochement
sur le plan religieux paraissent porteurs d'espoir (Paris,
Marseille)
Le
moment venu, une conférence européano-islamique
à un niveau élevé, pourrait jeter
les bases d'une véritable coopération
dans laquelle les aspects économiques devraient
naturellement avoir leur place : la conception d'une
sorte de "plan Marshall" avec ses deux ingrédients
essentiels - étalement sur une certaine durée
et participation des bénéficiaires eux-mêmes
à la gestion d'un plan - serait un commencement
de réponse à l'attente des populations
intéressées, et pourrait amorcer une inversion
de leur psychologie.
Dans
ce cadre large, une action particulière pourrait
être concentrée sur le problème
israélo-palestinien. Ici encore les pays européens
peuvent être considérés comme capables
d'aborder ce sujet avec un minimum d'objectivité.
L'expérience qu'a acquis l'Europe en mettant
fin durablement à des conflits séculaires
pourrait servir à imaginer des solutions nouvelles.
Une approche concevable serait d'utiliser le problème
crucial de l'eau comme base d'un nouveau système
de relations entre les pays intéressés,
à la manière dont le charbon et l'acier
ont servi de substrat à l'origine de l'Union
Européenne.
D'une
manière plus générale, la banque
Européenne d'Investissements, éventuellement
réorganisée à cet effet, pourrait
servir à la fois de conseil et d'appui financier
pour les pays en développement du monde musulman.
On
ne saurait trop insister sur le fait que les réflexions
qui précédent ne sont inspirées
par aucune conception d'une supériorité
quelconque de la civilisation européenne. L'Europe,
ou certains de ses pays membres, ont trop à se
faire pardonner pour avoir quelque prétention
que ce soit. Au contraire, si on considère l'Histoire,
il apparaît qu'il y a eu des phases durant lesquelles
le monde arabe a apporté à l'Occident
beaucoup plus qu'il n'en a reçu de lui, alors
qu'à d'autres époques, le mouvement a
été inverse. Il se trouve qu'aujourd'hui
l'Europe a atteint un degré de développement
honorable, tout en préservant pour l'essentiel
un certain nombre de ses valeurs fondamentales.
C'est
un fait qu'au même moment, les peuples musulmans
sont dans des conditions économiques et sociales
qui ne sont pas de nature à les satisfaire, à
l'exception de situations très particulières
créées par la rente pétrolière
chez certains pays producteurs.
Les
maladresses commises souvent par des sociétés
américaines ou par des organisations internationales
orientées par les Etats-Unis ouvrent la voie
à une action originale de l'Europe.
Aider
ces pays à accéder plus vite à
des conditions de vie décentes tout en les protégeant
et en se protégeant elle-même contre les
excès des fondamentalistes est pour l'Europe
un défi capable de mobiliser ses énergies
et d'enthousiasmer sa jeunesse.
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